Economie

Les premières traces 

On pourrait faire remonter les origines de l’activité économique de la Wallonie aux minières néolithiques de Spiennes qui attestent d’une production massive et organisée de silex façonnés sur place et « exportés » du Ve au IIIe millénaire avant notre ère. Dès avant la romanisation, les Celtes s’illustrent par leur métallurgie (bas-fourneaux), pratiquant la forge et un artisanat de qualité inscrit dans de véritables circuits commerciaux.

Un premier essor industriel à la fin du Moyen Âge (XVe siècle) 

Henri Blès : Paysage avec travaux de la mine - https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/0/09/Herri_met_de_Bles_-_Landscape_with_a_Foundry.jpgPaysage avec travaux de la mine, toile d'Henri Blès (début du XVIe siècle)



 

C’est à la fin du Moyen Âge que s’affirme la prospérité de plusieurs industries dont une partie de la production est exportée hors du territoire wallon. Dinant constitue ainsi un centre important du travail du laiton. Fondée sur un modèle de capitalisme marchand, l’industrie de la dinanderie, qui importe ses matières premières d’Angleterre et d’Allemagne, rayonne sur une part importante de l’Europe. À Nivelles et dans l’ouest du Comté de Hainaut, l’industrie du lin se développe sur une base rurale, avant de connaître une expansion européenne de type capitaliste, notamment à partir de la ville d’Ath. Par ailleurs, les maîtres de forge mettent au point de nouveaux procédés de réduction du minerai de fer. Un haut fourneau est attesté dès 1320 et la méthode wallonne d’affinage accroît significativement le rendement des usines. L’extraction du charbon de terre, commencée dès le XIIIe siècle dans les bassins du Borinage, du Centre, de Charleroi et de Liège donne lieu à des associations d’entrepreneurs qui permettent de consentir des investissements importants modernisant les procédés d’extraction de la houille, un terme d’ailleurs tire de la langue wallonne.

L’expansion de la métallurgie (XVIe siècle) 

J. Wierix. Portrait de Jean Curtius (1607). Gravure. Bruxelles, Bibliothèque Albert Ier – Diffusion Institut Destrée © Sofam Jean Curtius

Les industries développées au siècle précédent continuent de prospérer en Wallonie mais c’est dans l’activité du fer que se manifeste le plus grand dynamisme. Grâce aux progrès techniques, le pays wallon s’impose comme l’une des régions sidérurgiques les plus denses d’Europe occidentale. En 1566, deux cents usines fonctionnent en territoire wallon, la France entière n’en compte que le double. La production houillère connaît un accroissement considérable dans les charbonnages liégeois et hainuyers. L’industrie textile entame son expansion dans la région de Verviers. De nouvelles verreries voient le jour dans l’est du Comté de Hainaut et dans la partie romane du Brabant. Durant le dernier tiers du siècle, ces industries subissent cependant de plein fouet les conséquences des conflits politiques, militaires et religieux qui traversent l’Europe.

Vers une pré-révolution industrielle (XVIIe siècle)

Répartition géographique des industries wallonnes vers 1680 - D'après HANSOTTE, Georges, Pays de fer et de Houille, dans HASQUIN, Hervé (dir.), histoire-économies-sociétés, TOME I, des origines à 1830, Bruxelles, La Renaissance du Livre, 2e édition revue et corrigée, 1979, p. 269-294. Répartition géographique des industries wallonnes vers 1680. 

 

Si elle est à l’origine de la crise qui frappe l’ensemble des secteurs d’activité, la guerre contribue aussi à la relance de plusieurs d’entre eux. Dans la principauté de Liège, un « vrai capitalisme » se développe, soutenant ce qui n’est pas exagéré d’appeler une « pré-révolution industrielle ». La neutralité liégeoise favorise le développement des industries qui s’illustre à travers des entrepreneurs wallons comme Jean Curtius. Les fabriques de clous, de poudre et d’armes prennent leur essor et les exportations de houille s’accroissent. Après la crise du dernier tiers du XVIe siècle, la production sidérurgique reprend, essentiellement dans le Luxembourg et l’Entre-Sambre-et-Meuse. Il en va de même dans l’industrie verrière où le regain s’illustre à partir de 1650 autour de Charleroi et de Jumet qui affichent un dynamisme remarquable.

Premières mutations et expansion (XVIIIe siècle)

MACHINE À FEU DE TYPE NEWCOMEN. Ce dessin représente la machine que fit édifier Jean-Jacques Desandrouin sur ses charbonnages de Fresnes, dans le nord de la France. C'est une machine du même type qui fut construite en 1735 sur sa houillère du Fayal à Lodelinsart (Vincennes,Archives de la guerre, Mémoires et Reconnaissances,n° 1055) Machine à feu de type "Newcomen"

La première moitié du XVIIIe siècle est marquée par l’intégration d’importants progrès techniques. La diffusion de la pompe à feu de l’Anglais Newcomen dans les bassins liégeois et carolorégien résout le problème de l’extraction de l’eau dans les houillères. Pour assumer le coût de tels investissements, les entreprises capitalistes se multiplient dans le secteur. Par ailleurs, tant dans la principauté de Liège que dans le reste des provinces wallonnes relevant des Pays-Bas autrichiens, les autorités se lancent dans l’aménagement de routes modernes dont la nécessité s’impose notamment à des fins commerciales. Parallèlement, le dynamisme de l’industrie verrière s’illustre dans la région de Charleroi.

Une terre pionnière de la révolution industrielle sur le continent (XIXe s.)

John Cockerill Liège. Centre d’Histoire des Sciences et des Techniques – Diffusion Institut Destrée © Sofam John Cockerill

Dans la foulée de l’Angleterre, c’est par le pays wallon que la Révolution industrielle prend pied sur le continent européen. Durant la dernière décennie du XVIIIe et la première moitié du XXe siècle, des entrepreneurs opèrent une modernisation et une mécanisation sans précédent de l’appareil de production. La figure emblématique de ce mouvement est le technicien anglais William Cockerill qui, après avoir soutenu la mécanisation de filatures de laine verviétoises, lance à Liège des usines assurant la production industrielle de machines qui révolutionneront divers secteurs. Son fils John acquiert des charbonnages, des laminoirs et se lance dans la construction d’un haut fourneau. D’autres Liégeois participent à ce vaste mouvement qui, en moins de deux décennies, fait de la région Meuse-Vesdre l’un des centres industriels les plus dynamiques du continent. Également sous l’influence de techniciens anglais, l’industrie extractive du borinage connaît une véritable révolution, amorcée par la résolution du problème de l’évacuation de l’eau. L’industrie des métaux enregistre aussi une vague de modernisation impressionnante qui touche également le secteur du verre.

Le haleur, c. 1931, huile sur toile de Pierre Paulus, coll. du Musée de l’Art wallon Le haleur, par Pierre Paulus

Dès le début du XIXe siècle, la Wallonie s’impose comme l’une des principales régions industrielles du continent, de 1810 à 1880, elle est la seconde puissance industrielle mondiale proportionnellement à sa population. La révolution belge de 1830 rompt brutalement le rythme de cette croissance en coupant l’industrie de ses marchés traditionnels. La rupture sera cependant compensée par le développement du réseau de chemin de fer qui relance la production. Les années 1850-1860 enregistrent des taux de croissance impressionnants, particulièrement dans les industries du fer, des machines mécaniques et de la laine. La production des houillères s’accroît de 65 % et leurs exportations de 75 %. Les entreprises sidérurgiques multiplient leur production par 2,5. C’est l’âge d’or de l’industrie !… qui tranche cependant durement avec les conditions de vie déplorables des travailleurs, en proie à la logique d’un libéralisme que rien n’encadre. Les richesses naturelles de la région, la disponibilité de la main-d’œuvre et celle du capital, couplées à une politique de développement des infrastructures routières, ferroviaires et fluviales soutiennent l’ampleur de ce mouvement.

Zénobe Gramme, extrait des Inventeurs célèbres Zénobe Gramme

Dans ce contexte, le dernier tiers du XIXe siècle est marqué par une profusion de progrès techniques. Etienne Lenoir dépose un brevet pour un moteur à explosion, Ernest Solvay met au point un processus de production industrielle de la soude et Zénobe Gramme invente la dynamo, ouvrant la voie à l’usage industriel de l’électricité. Julien Dulait fonde une compagnie générale d’électricité et part à la conquête de l’Europe et de la Russie, avant de fonder les Ateliers de construction électrique de Charleroi - les Acec - dont le rayonnement sera impressionnant. Georges Nagelmakers fonde la Compagnie internationale des wagons-lits. Les entrepreneurs et ingénieurs wallons rayonnent littéralement en Europe et au-delà. Nestor Martin exporte ses productions de fer et de cuivre jusqu’en Chine, les verriers fondent des centres de production aux États-Unis, Jean Jadot construit des centrales électriques, des tramways et des chemins de fer en Chine, tandis qu’Edouard Empain réalise le métropolitain de Paris. Basée sur une activité artisanale séculaire dans la région liégeoise, la production d’armes franchit une étape décisive avec la constitution, en 1888, de la Fabrique nationale d’armes qui, depuis Herstal, développera un savoir-faire international jamais démenti.

La dépression mondiale des années 1874-1893 affecte cette croissance mais la poursuite des innovations techniques, l’expansion vers l’étranger et le développement de nouveaux secteurs permettent un redressement économique à partir de 1895.

Les séquelles de la Grande Guerre 

L’extrême fin du XIXe siècle avait laissé apparaître les premiers signes d’inertie de l’économie wallonne, tardant à passer à l’énergie électrique et subissant les premiers effets de la maritimisation. La Première Guerre mondiale aura des conséquences catastrophiques. L’industrie métallurgique est presque entièrement détruite ou démantelée par l’occupant allemand qui s’est littéralement livré au pillage. Durant la période de la reconstruction, les entreprises wallonnes ne parviennent pas à réorienter leurs activités vers les domaines technologiquement plus pointus comme la chimie, l’industrie électrique ou les biens de consommation. La conjoncture favorable des années 1920 permet de relancer les investissements mais la Grande Dépression de 1929 et l’écroulement du commerce mondial des années 1930 viennent briser l’élan. Passée sous le contrôle de grands groupes financiers établis à Bruxelles, l’industrie wallonne voit se renforcer un sous-investissement qui lui coûtera cher. Dès cette époque, des voix wallonnes s’élèvent pour poser un diagnostic lucide et appeler à la réaction. Ainsi, en 1937, le professeur d’économie montois Max Drechsel préconise « la spécialisation de l’industrie par le développement de la recherche appliquée [ainsi qu’]une réaffectation des capitaux de l’industrie lourde vers les industries d’avenir : terres plastiques, aciers spéciaux, céramique, appareils scientifiques ».

 

1945-2015 : 70 ans d'histoire économique  

Par le Conseil économique et social de Wallonie

 


 

 1945-1963 : Le décrochage occulté … par la croissance

Au sortir de la deuxième guerre mondiale, la Wallonie panse ses plaies et relance son industrie plus rapidement que les autres régions d’Europe de l’ouest. Il est vrai que, contrairement au premier conflit mondial où tout l’appareil industriel s’était arrêté, les industries ont continué à produire pendant les années 1940-1945. En termes d’infrastructures, le bilan wallon du conflit (à l’exception notable de Liège) n’est pas aussi catastrophique que chez nos voisins et le potentiel économique reste «relativement» peu atteint. Au vu de sa situation, la Wallonie, comme toute la Belgique, bénéficiera relativement peu  des mesures du plan Marshall mis en place par les Etats-Unis dès 1947.

Dès le début des années ’50, le tableau s’obscurcit et les premiers indices d’une perte de terrain de la Belgique par rapport à ses voisins apparaissent. En tête de peloton pendant plusieurs années, elle est à présent rattrapée puis dépassée par ses voisins et partenaires commerciaux. La croissance est forte et le chômage faible, mais l’on fait systématiquement mieux au-delà des frontières. La nécessité d’une modernisation de notre appareil industriel apparait indispensable.

Dans ce contexte national en demi-teinte, la Wallonie rencontre de sérieuses difficultés. Son économie souffre et son déclin se confirme. La part wallonne dans l’emploi national ne cesse de se réduire et le poids de la Wallonie dans la production belge diminue. Ainsi, entre 1948 et 1959, la croissance du PIB par habitant et à prix constant sera de 2,4% pour la Belgique et seulement de 1,9% en Wallonie. L’année 1963 est celle où le PIB par habitant wallon est dépassé par son équivalent flamand. Curieusement, c’est en cette même année que sont votées les lois dites linguistiques.

1963-1973 : Les golden sixties, une réalité contrastée

Sur le plan national, cette nouvelle décennie est celle d’un âge d’or qui voit le pays rattraper son retard économique par rapport à ses principaux partenaires commerciaux. Le nombre d’emplois augmente, le chômage est au plus bas et la croissance économique est forte.
Cette époque, « les golden sixties », est caractérisée par une forte augmentation de la productivité et des salaires, par une stabilité retrouvé du franc belge et par l’arrivée d’investissements étrangers massifs qui dopent la croissance.

Pourtant, ce constat masque une réalité complexe et disparate. Les écarts grandissent entre sud et nord du pays, la prospérité n’irrigue pas tout le pays de la même manière. A partir de 1965, les investissements en Wallonie sont en perte de vitesse et sont peu créateurs d’emplois. Sur la période 1961-1967, seuls 20% des investissements privés étrangers en Belgique ont été réalisés en Wallonie. Sur la même période, 64% des emplois nationaux dus à ces investissements étaient créés dans le nord du pays.

1973-1988 : Crises, croissance et ambiguïté

Le 18 octobre 1973, l’OPEP annonce un doublement des prix du pétrole. Cette mesure est réitérée deux mois plus tard. Ce quadruplement des prix du pétrole touche durement les économies européennes. La Belgique et la Wallonie n’échappent pas au phénomène.

Malgré des taux de croissance parfois honorables, la période est celle d’une dégradation du climat des affaires, notamment internationales, et d’un dérapage des finances publiques.

En Wallonie, l’année 1975 est celle d’une diminution impressionnante de la production industrielle. Le nombre de chômeurs ne cesse d’augmenter. D’un point de vue général et national, un deuxième coup est porté à cette situation déjà instable par le second choc pétrolier de 1979, qui replonge l’économie wallonne dans la tourmente. La production industrielle fléchit à nouveau tandis que la hausse du chômage se renforce. Le nombre d’emplois dans l’industrie se réduit de près de 35%.

 

1988-1995 : Vers un exercice difficile de nouvelles compétences

1988 est une année charnière. C’est l’année du vote des lois de réforme institutionnelle, du transfert de nouvelles compétences et de l’établissement d’un réel pouvoir de décision wallon sur les principaux leviers de l’économie régionale (économie, travaux publics, commerce extérieur, emploi, …).

D’un point de vue économique, les années ’80 se terminent par un redémarrage conjoncturel généralisé. La croissance se fait forte et le chômage diminue. Pourtant, dès 1990, le mouvement s’essouffle. La Belgique et la Wallonie subissent elles aussi le ralentissement de l’économie américaine et les incertitudes liées à la guerre du Golfe. La croissance du PIB repasse sous la barre des 2%. Le nombre de chômeurs augmente à nouveau pour la première fois depuis 1987 en Wallonie. Le tout conduit la Belgique et la Wallonie dans une situation de récession en 1993.

Au milieu des années ’90, l’économie wallonne offre un visage radicalement différent de celui qui était le sien quarante ans plus tôt. Comme dans bien d’autres régions d’Europe, la Wallonie a connu une forte « tertiairisation » de son économie. Autrefois terre d’industries, notre région ne voit plus, en 1995, que 27,8% des 45 milliards € de sa valeur ajoutée produits par le secteur secondaire. Ce sont essentiellement les services qui sont maintenant au cœur de l’économie wallonne.

1995-2010 : Fin du décrochage systématique et programmes de redéploiement

Depuis 1995, l’écart de croissance économique entre la Wallonie et la Belgique n’est pas systématiquement défavorable à la première. L’activité économique suit une conjoncture variable : favorable jusqu’à l’année 2000, en repli début des années 2000, une reprise qui s’achève par une crise financière et économique d’envergure en 2009. La part wallonne dans le PIB belge se stabilise autour de 23,5% pendant que le PIB wallon par habitant suit la même trajectoire, avec un léger redressement pour arriver, en 2010, à un indice de 73,8 par rapport à la moyenne belge de 100. Le développement de l’économie est encore insuffisant pour observer un rattrapage significatif de l’écart creusé durant plusieurs décennies. Entre 2008 et 2010, la Wallonie a mieux résisté que nombre de pays à la crise économique. 

Durant la période envisagée, la Wallonie a développé plusieurs programmes visant à stimuler l’économie et l’emploi, au travers notamment du Contrat d’avenir pour la Wallonie, son actualisation, le Plan Marshall. Si ceux-ci ont probablement aidé à la stabilisation de la situation économique et sociale, ils n’ont pas encore permis à la Wallonie de se placer sur une trajectoire de rattrapage.

2010-2015 : Un rebond hésitant

Soutenue par un regain de l’activité et des échanges internationaux, la Wallonie a repris le chemin de la croissance dès 2010. L’embellie n’a toutefois été que de courte durée puisqu’à la mi-2011, le contexte international s’étant brutalement et durablement dégradé jusqu’au premier trimestre de 2013, la Wallonie et les autres régions du pays doivent faire face durant cette période à un net ralentissement de l’activité économique. Dès le printemps 2013, suite à la reprise observée dans la zone euro et à une confiance retrouvée dans le chef des consommateurs et des entreprises, l’économie wallonne se redresse, la quasi-totalité de la reprise de 2014 étant imputable au secteur marchand et en particulier au secteur pharmaceutique. En 2015, la croissance économique wallonne, estimée à 1%, demeurerait légèrement inférieure à celle de la Flandre et de Bruxelles. Entre 2010 et 2015, les déficits de croissance économique de la Wallonie par rapport à la Flandre se sont résorbés.

La Sixième Réforme de l’Etat augmente sensiblement les compétences de la Région en transférant des instruments de la politique fiscale, de l’emploi, de la santé et des familles.

Fin mai 2015, le Gouvernement wallon a décidé de se recentrer sur un certain nombre de fondamentaux en adoptant le « Plan Marshall 4.0 », en référence à la 4ème révolution industrielle, celle du numérique (après la vapeur, l'électricité et l'automatisation). 

Gageons que la concentration de moyens financiers du nouveau plan de redéploiement, sur des secteurs spécifiques, fasse que le rattrapage de la Wallonie vis-à-vis des moyennes belges ou européennes devienne une réalité.