Bonmariage Manu

Culture, Cinéma

Chevron 29/03/1941, Bruxelles 06/11/2021

Caméraman reporter à la RTBf, Manu Bonmariage a imposé un style très particulier aux reportages qui lui sont confiés, au point de contribuer, en tant que réalisateur, à la redéfinition du genre documentaire : pour le magazine Strip-Tease dont il est l’un des pères spirituels avec Jean Libon et Marco Lamensch, il signe une cinquantaine de courts métrages qui sont autant de références de cette émission culte diffusée pendant plus de 25 ans sur la chaîne publique à partir du milieu des années 1980.

Eborgné dès le plus jeune âge par une flèche malheureuse, l’adolescent passionné par le cinéma semble vouloir compenser son handicap en faisant l’acquisition d’une caméra Paillard et en s’inscrivant au tout nouvel Institut des Hautes études en communication sociale créé à Ramegnies-Chin (IHECS) et destiné à la formation à « l’usage des médias ». Au-delà des rudiments qui lui sont enseignés, il apprend seul à maîtriser la caméra avec une agilité qui donnait à penser qu’elle était accrochée en permanence à son épaule. 

Engagé par la RTB, Manu Bonmariage y fait toute sa carrière, tour à tour cadreur de long métrage et de fiction, caméraman, reporter, réalisateur, producteur. Se frottant à l’École de Henri Mordant, il est cadreur et caméraman pour des reportages d’un nouveau genre d’information, sous la houlette de Pierre Manuel et Jean-Jacques Péché responsables du magazine Faits Divers. Dès les années soixante, Manu Bonmariage apporte une identité visuelle singulière à cette nouvelle forme de documentaire. En 1968, il donne cours à l’IAD, alors en pleine révolution, à l’invitation de Jean Libon qui deviendra plus tard son assistant. Viendront ensuite le magazine A suivre, puis le concept de Strip-Tease (1985-2002), magazine controversé, les uns y voyant la fin du genre documentaire en Wallonie, alors que d’autres le considèrent révolutionnaire et vivifiant. En dehors de la RTBf, il est aussi professeur de reportage à Louvain-la-Neuve, faisant profiter d’une longue expérience sur le terrain ; ainsi, a-t-il été parmi les derniers journalistes occidentaux à quitter le Vietnam en 1975. 

Maniant par l’image une ironie caustique, farouchement indépendant, imposant en tout cas un regard sur des aspects précis de la société qu’il déshabille, Manu Bonmariage s’intéresse autant aux petits malfrats qu’à la vie quotidienne à Knokke, à la sorcellerie au Cameroun qu’à la guerre à Saïgon, à la vie des aliénés à Lierneux qu’à la situation politique des Fourons. À l’aise sur tous les terrains, en Afrique comme en Europe, la caméra sur l’épaule, il se fond dans toutes les situations en suscitant une rapide empathie autour de lui, ce qui offre à son œil aguerri des points de vue unique et, aux spectateurs, un regard décalé sur la réalité du monde. 

Ainsi, à travers les 47 films, documents et reportages diffusés dans le magazine Strip-Tease (sur près de 280) et qui portent sa signature, Manu Bonmariage déshabille la société de la fin du XXe siècle, en particulier certains aspects de la Wallonie : la restructuration d’une entreprise métallurgique wallonne touchée par la crise, vue sous tous les angles (Du beurre dans les tartines, 1980), un fils d’ouvriers liégeois, extraverti et cabotin, en butte à la société (J’ose, 1983), les policiers de Charleroi face aux drames du quotidien (Allô Police, 1987), un vétérinaire face aux chiens dépressifs (C’est grave docteur ?, 1997)… On le voit aussi, de façon très originale, dans un tournage compliqué en bisbrouille avec un curé aussi têtu que lui (Serment d’hypocrite). Plusieurs prix lui ont été décernés pour ses contributions à Strip-Tease (Prix Fipa, etc.).

Conservant sa signature dans des longs et moyens métrages, Manu Bonmariage réalise notamment Malaises (1984), Babylone (1990), Les Amants d’Assise (1992), ainsi que Baria et le grand mariage (2001), Ainsi soit-il (2007) qui sont autant d’histoires d’amours tourmentées et de drames sociaux. En 2009, pour une chaîne flamande, il consacre un film-biographie à Franco Dragone. En 2012, avec La terre amoureuse, celui qui a tourné plus d’une centaine de reportages aux quatre coins du monde, revient à ses racines. Le fils du garde-forestier de Chevron filme pour la première fois sa terre natale, afin de parler de l’univers du monde agricole, dans ce style de cinéma direct qui lui est propre. Atteint par la maladie d’Alzheimer, il réalise un dernier film dont le titre suffit à lui-même : Vivre sa mort.

Père de famille, marié quatre fois, il avait 8 enfants, dont le chanteur Matthieu Thonon, le danseur Milan Emmanuel, ainsi que la comédienne, actrice, scénariste, femme de théâtre et de radio, Emmanuelle Bonmariage qui devient réalisatrice quand, en 2017, elle reçoit de son père, devenu incapable de porter sa caméra à l’épaule, sa Sony EX3 : en 2018, elle tourne l’objectif vers lui pour lui consacrer un film dont le titre résume bien sa personne : Manu, l’homme qui ne voulait pas lâcher sa caméra.

 

Sources

Centre de Recherche & Archives de Wallonie, Institut Destrée, Revue de presse (-12/2024), dont Le Soir, 8 novembre 2021
Pour sa filmographie : https://fr.wikipedia.org/wiki/Manu_Bonmariage 
Marco Lamensch, Strip-Tease se déshabille, éditions Chronique, 2018, dont p. 126-129
https://www.cinergie.be/actualites/manu-bonmariage (s.v. janvier 2025)