Charles Delloye-Mathieu

Huy 1816, Huy 25/01/1896

Fils aîné de Clément Delloye, Charles s’inscrit dans une longue tradition familiale de recherche et de créativité. Ainsi, il participe avec son père à la tentative d’implanter un haut-fourneau dans la vallée du Hoyoux, mais l’échec est au rendez-vous de la SA Fabriques de Fer du Hoyoux. Dans le même temps, le jeune Delloye exploite une société de transport : d’énormes chariots sont traînés par douze à seize chevaux entre Huy, Bruxelles, Anvers et Gand. Cette activité le met au contact de John Cockerill qui lui confie des missions en France et en Angleterre. Là, il est notamment chargé d’étudier les modes de fonctionnement et les techniques nouvelles. Son mariage avec Marie Matthieu conduit Charles Delloye à fréquenter la haute bourgeoisie hutoise, puis liégeoise. Alors qu’il se constitue en société en commandite, Charles Delloye-Matthieu achète des parts dans la société anonyme Cockerill, fondée à la mort de son fondateur. Il y fera une partie de sa carrière. Commissaire en 1866, administrateur trois ans plus tard, Delloye est directeur général de la SA Cockerill en 1886-1887, avant de devenir le président du Conseil d’administration en 1889.

À Huy, il a repris les affaires familiales qu’il a fortement inscrites dans un seul créneau, la production de fers finis ou semi-finis, se positionnant en quelque sorte comme sous-traitant par rapport à ce qui se fait dans le bassin industriel de Liège et du Hainaut. Ce choix est volontaire. Dès 1853, Charles Delloye-Matthieu s’est associé à son frère, Clément Delloye-Tiberghien (banquier à Bruxelles), pour constituer la SA des Hauts Fourneaux et Laminoirs de Montignies-sur-Sambre. En 1877, ils deviennent les propriétaires de l’entreprise créée par Pierre Champeaux-Chapel. Entre Liège et Hainaut, les usines de Charles Delloye-Matthieu – reliées à la vallée mosane par une ligne de chemin de fer privée – bénéficient ainsi de la fonte produite ailleurs, mais sous contrôle capitalistique.

C’est désormais quasiment aux seules sociétés Delloye-Matthieu et Dufrénoy-Delloye qu’appartient la forte évolution de la production dans les années 1860 à 1880 de la vallée du Hoyoux qui peut revendiquer 4 à 5% de l’ensemble des fers finis de la Wallonie. Pourtant, il ne s’agit là que de l’association de petites entreprises continuant à fonctionner selon des modalités très traditionnelles et grâce au savoir-faire d’ouvriers d’élite. Malgré les prix élevés des produits, ceux-ci jouissent d’une très grande réputation internationale, justement en raison de leur très grande qualité, reconnue notamment par une médaille d’or à l’exposition universelle de Londres en 1852 et en 1862, à Paris en 1855, 1867 et 1878, et à Anvers en 1885 pour Delloye-Matthieu, et une médaille d’or à Amsterdam en 1883 pour Dufrénoy-Delloye.

Administrateur de la SA Société métallurgique Austro-Belge (1863), Charles Delloye-Matthieu ne limite pas sa puissance au seul domaine économique. En effet, il s’implique dans la vie politique, sociale et culturelle. De 1859 à 1878, il devient d’ailleurs le bourgmestre de Huy qu’il contribue à embellir et à moderniser, de la même manière qu’il gère ses entreprises : conservant les atouts du passé, il introduit des constructions (Palais de Justice, le fameux Quadrilatère, etc.) qui donnent un lustre nouveau à la vieille cité mosane. En 1861, il décide aussi de créer une École normale, aux côtés de l’École moyenne, et favorise l’une des premières écoles industrielles du pays. Homme politique libéral, le patron paternaliste se range du côté des doctrinaires et subit de plein fouet les luttes intestines qui voient émerger le courant progressiste. Écarté de l’hôtel de ville, confronté aux premiers mouvements ouvriers et socialistes, Charles Delloye-Matthieu a probablement commencé à investir en dehors de la région hutoise dans les années 1880. Ainsi le voit-on particulièrement impliqué dans le mouvement de forts investissements en Russie, que ce soit en sidérurgie, dans les mines de fer ou dans le développement du chemin de fer. Co-fondateur de la Banque de Huy en 1858, président de la société métallurgique russe « La Dniéprovienne » trente ans plus tard, Charles Delloye-Matthieu possède des participations dans de nombreux secteurs d’activités et, progressivement, deviendra un financier, davantage qu’un industriel. Au tournant du siècle, Charles Delloye-Matthieu disparaît sans avoir fait le nécessaire pour assurer la pérennité de ses industries hutoises ; seules les Tôleries Delloye-Matthieu survivront à cette épopée, en s’orientant vers l’acier et en étant absorbé par la SA Cockerill.

Michel ORIS, De l’industrie traditionnelle à la finance moderne. Charles Delloye-Matthieu (1816-1896), dans Annales du Cercle hutois des Sciences et des Beaux-Arts, t. 51, 1997, p. 207-221

Michel ORIS, Une culture économique originale, dans Jean-Marie DOUCET (dir.), Hommes de fer et de fonte, Huy, 1994, coll. Histoire d’une ville, p. 30-33

Claude-M. CHRISTOPHE, Une dynastie traditionnelle de maîtres de forges, les Delloye, dans Jean-Marie DOUCET (dir.), op. cit., p. 41-48

Freddy JORIS, Natalie ARCHAMBEAU (dir.), Wallonie. Atouts et références d’une région, Namur, 1995

Jean-François POTELLE (dir.), Les Wallons à l’étranger, hier et aujourd’hui, Charleroi, Institut Destrée, 2000

Paul Delforge, décembre 2013