André Gérard

Verviers 04/09/1916, Woluwe-saint-Pierre 14/06/1985

Dans le monde de l’édition, le nom d’André Gérard doit être associé à celui de la maison Marabout et au lancement de la toute première collection de livres de poche européen en langue française ; c’était à Verviers, le 15 mars 1949.

Formé très jeune au métier de typographe dans la société familiale Gérard et Cie créée en 1930, l’adolescent aspire à voyager et mène des études en Sciences économiques à l’Université de Liège (diplômé en 1938), avec la perspective d’entrer ensuite dans la diplomatie. Mobilisé dans l’infanterie, le jeune soldat belge est entraîné dans la Campagne des 18 Jours et échappe de justesse à une captivité de cinq ans dans les lointains stalags. De retour à Verviers, il décide de s’investir dans l’imprimerie paternelle.

Celui qui fréquente le mouvement scout depuis sa jeunesse et est chef de troupe à Sainte-Julienne fonde « Scout Press » (1943), et lance une série d’imprimés, dont le Scout Magazine qui connaît un succès mitigé à la Libération. Quant au contrat qui lie l’imprimerie verviétoise à une société anglaise d’édition, il est de courte durée, même si les livres édités sortent avec une couverture plastifiée, invention de la maison Gérard et produit unique en Europe à ce moment (1947-1948). Cette expérience ouvre cependant des perspectives ; nourrissant de nombreux projets innovants, André Gérard s’installe dans de nouveaux bâtiments, avec une nouvelle machine qui imprime en quadrichromie. En 1948, il se retrouve seul aux commandes suite au décès de son père, mais il peut compter sur un ami scout, ancien responsable des publications de la Fédération des scouts catholiques de Belgique, Jean-Jacques Schellens qui sera très vite son directeur littéraire. Car l’imprimeur Gérard a décidé de créer sa propre maison d’édition, qu’il baptise Marabout.

En s’inspirant de la maison d’édition anglaise Penguin qui, elle-même, avait imité l’éditeur allemand Albatross Books, André Gérard invente surtout un nouveau format dans l’édition en langue française (1949) ; ayant connu les éditions anglaises Penguin books via les GI américains qui sortaient de leur blouson des livres de petit format vendus à prix modique, André Gérard décide de les imiter. Avec sa couverture plastifiée et surtout illustrée, le premier titre de la collection Marabout, La vallée n’en voulait pas, de Jeanne Abbott, est un succès immédiat. À raison de deux numéros par mois à ses débuts, le livre de poche Marabout s’invite comme le « guide du lecteur ».

Dans un contexte favorable de démocratisation de la lecture, une success-story est en train de naître en bord de Vesdre, même s’il faut attendre 1951 pour que s’ouvre le marché français (Pierre Seghers assurant la diffusion) et que les Marabout débarquent aussi au Québec, puis en Suisse et en Afrique. Imprimeur-éditeur, Gérard agrandit ses ateliers et achète régulièrement de nouvelles machines, tandis que J-J. Schellens veille à la qualité et à la variété des titres proposés (d’Anna Karénine de Tolstoï à Comment soigner et éduquer son enfant du docteur Spock, en passant par le tout premier Nouveau code de la route illustré, sans oublier les romans qui inspirent les films américains du moment). Autre innovation venue Verviers, il est l’un des tout premiers éditeurs à valoriser la quatrième de couverture. Enfin, la police de caractère, venue des USA, a été pensée pour favoriser la lecture et aux intérêts de l’imprimeur…

Depuis son lancement, le concept Marabout fait l’objet d’une intense campagne de marketing, ses produits sont promus par d’importantes campagnes publicitaires (notamment une émission sur Radio-Luxembourg) et soutenus par de multiples actions spéciales (liseuse, signet, maquette à construire, concours, porte-clés, etc.). On trouve les Marabout dans les kiosques puis dans les grandes surfaces ; outre des coffrets de luxe, des tourniquets ont été inventés pour présenter les différentes collections.

Créateur d’un concept à succès, André Gérard diversifie son offre. Après Marabout Géant et Marabout Service, est créée la collection « Junior » (1953), où les aventures de Bob Morane ont tôt fait d’attirer les adolescents. Après l’éphémère Marabout Album (1954), les jeunes filles ont droit à « Mademoiselle » (1955) et surtout aux aventures de Sylvie. En 1959, encore plus petit que le livre de poche, l’éditeur verviétois donne naissance au « Marabout-flash », au format carré (12x12) si reconnaissable. Aux étudiants, il propose la formule « Marabout Université », condensant le savoir à prix réduit (1961). Viennent ensuite « Marabout géant illustré » (1962), « Scope » (1964) et « Auto-flash » (1967), tandis que le « Pocket » remplace la collection « Junior » (1967). À la suite de Jean Ray, Michel de Ghelderode, Thomas Owen et Claude Seignolle, le genre fantastique sera une autre marque de fabrique originale des éditions Marabout qui, de 1949 à 1977, inscrivent 77 collections différentes à leur actif.

Dans les années 1960, Marabout propose plus de vingt nouveaux titres par mois et, à la fin de la décennie, l’éditeur verviétois peut dresser un bilan exceptionnel : son livre de poche est diffusé dans 74 pays quand sort de ses presses le 150 millionième ouvrage. En 1969, la « Bibliothèque Marabout » fait peau neuve, répartissant la nouvelle collection en séries thématiques, sous la supervision d’un nouveau collaborateur, Jean-Baptiste Baronian. Il se lance alors à la conquête du monde anglophone avec ses « Flash Books ».

Non sans difficultés économiques et financières dues aux contraintes de nouveaux systèmes de production, la S.A. Marabout emploie près de 400 personnes, à Verviers, vingt ans après sa création. Soumis à une concurrence de plus en plus sauvage (depuis 1953, Hachette s’est fait une spécialité du « Livre de poche », ce qui conduit d’ailleurs généralement à attribuer à Henri Filipacchi la paternité d’un concept… inventé par Gérard quatre ans plus tôt), Marabout commence à vaciller en 1969 ; « après avoir quelque peu copié les pockets américains quant à la présentation, aux prix, aux tourniquets, [il s’agit] de les copier quant aux structures commerciales », écrit alors Schellens qui ne se sent pas écouté et quitte Marabout pour Elsevier.

Désireux de conserver son indépendance par rapport aux banques et confiant dans des recettes pleine d’originalité qui ont toujours marché, André Gérard, passionné depuis toujours d’automobiles (sa Ferrari rouge ne passait pas inaperçue dans les rues de Verviers) entreprend de parrainer une équipe de voitures de courses (Racing Team Marabout, 1971-1973) et acquiert la première rotative offset du pays (1971). Ce choix stratégique s’avère désastreux. Les coûts de production vont ruiner l’entreprise verviétoise qui ne parvient pas non plus à convaincre le public avec ses nouvelles collections confiées à Jacques Dumont puis à Jean-Baptiste Baronian. Rien n’y fait. Quelques vrais succès éditoriaux et des nouveautés (comme l’originale collection André Gérard) ne suffisent pas à redresser la barre. Faisant appel à la Banque Bruxelles Lambert, la sprl Gérard et C° se transforme en société anonyme (fin 1973), mais le ressort est cassé dans un contexte économique défavorable.

En octobre 1975, c’est la fin de l’aventure pour André Gérard ; il reste à la tête du Conseil d’Administration mais, devenue filiale de la Banque Bruxelles Lambert, la SA Marabout accumule les millions de pertes. En septembre 1976, A. Gérard n’est plus administrateur et son ancienne société est cédée à La Librairie Hachette. En 1977 quand Marabout devient Les Nouvelles Éditions Marabout, l’imprimerie de la rue de Limbourg est revendue. En 1981, André Gérard tente un come back en lançant un bimensuel, Paru, depuis Spa où il a créé « Productions André Gérard ». Imprimé sur les presses du journal Le Jour, ce livre-magazine illustré ne tient que quatre numéros. En 1984, il ne reste plus rien de Marabout à Verviers, le centre de distribution de Hachette s’installant à Alleur.

Centre de Recherche & Archives de Wallonie, Institut Destrée, Revue de presse, dont Le Soir, 21 mars 1969, p. 15 ; Michel GRODENT, André Gérard, fondateur des éditions Marabout, avait inventé le livre de poche francophone, Le Soir, 17 juin 1985
Pascal DURANT et Tanguy HABRAND, Édition : Industriels et avant-gardistes, dans Le tournant des années 1970 : Liège en effervescence, Bruxelles, Les impressions nouvelles, 2010, p. 256-258
Jacques DIEU, 50 ans de culture Marabout, Verviers, Nostalgia Editions, 1999
Pascal DURANT et Yves WINKIN, Des éditeurs sans édition. Genèse et structure de l’espace éditorial en Belgique francophone, dans Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 130, décembre 1999, p. 61-62
http://eudesjf.free.fr/Nick_Jordan/editeur_nj.htm

Paul Delforge, février 2021