Nestor Martin

Saint-Hubert 11/04/1825, Huy 22/12/1916

Dans la région hutoise, en particulier dans la vallée du Hoyoux, l’activité industrielle a une longue tradition. Au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, quelques grandes familles connaissent un réel succès. Les Delloye, par exemple, se spécialisent dans le fer blanc fini de très haute qualité. Dans la foulée, de petits entrepreneurs se montrent inventifs en diversifiant les produits dans de nombreux secteurs. C’est le cas de Nestor Martin dont les ateliers fondés en 1849 font preuve de créativité et d’inventivité.

Originaire de Saint-Hubert, la famille Martin s’était établie à Huy dans les années 1840, établissant une forge d’orfèvre et une petite fonderie de cuivre le long du Hoyoux. Disposant de trois fourneaux dès 1849, les trois frères Martin (Alphonse, Hubert-Joseph et Nestor) fabriquent des objets de quincaillerie. Après un séjour de quelques mois dans le nord de la France où il se perfectionne, Nestor Martin ouvre, en 1854, une nouvelle fonderie, de fer cette fois. Dans ce bâtiment moderne qui sera le cœur du groupe Martin, il se spécialise dans le moulage de fer et produit une multitude d’objets domestiques, d’abord de facture commune (comme des fers à repasser, des grilles, etc.), puis de finition davantage soignée voire esthétique (bacs à charbon, porte-parapluies, croix et garnitures funéraires, garnitures de poêles, etc.).

Percevant très vite l’intérêt qu’il peut retirer de la mode des calorifères et des cuisinières en fonte, Nestor Martin se spécialise dans ce secteur et, face à la concurrence, impose une organisation industrielle et commerciale particulièrement efficace. Dotés du moindre perfectionnement technique, décorés de manière originale malgré leur production industrielle, les modèles de cuisinières et de foyers qui intègrent son logo (un triangle avec les lettres N et M pour Nestor Martin et H pour Huy) pénètrent dans des milliers de maisons du pays wallon, avant de s’imposer à l’étranger. À partir de 1872, la création d’un atelier d’émaillerie apporte davantage de couleurs et d’éclats à des produits qui se diversifient ; une fonderie ornementale se distingue par exemple en réalisant des balcons imitant le fer forgé. Tout au long de sa vie, l’artisan fondeur déposera pas moins de 32 brevets à lui tout seul. Fabricant de croix et de cloches, le patron d’industrie n’en est pas moins un militant anticlérical affirmé. Franc-maçon, initié à la loge des Amis de la Parfaite Intelligence (1869), il affichait des idées libérales radicales, au point de s’opposer au maire de Huy, le libéral doctrinaire Charles Delloye.

Vingt ans après la création de son premier atelier, l’industriel hutois ouvre d’autres fonderies dans le nord de la France, ainsi qu’à Saint-Hubert. Récoltant de nombreux grand prix et récompenses lors des foires et expositions industrielles de la fin du siècle, Nestor Martin disposait avant que n’éclate la Grande Guerre d’un catalogue de produits d’une variété considérable. Depuis 1890, il avait aussi accompagné le mouvement artistique de l’Art nouveau, transformant des objectifs domestiques en véritables œuvres d’art. Le nom de Nestor Martin s’impose comme synonyme de chauffage domestique, tandis que celui d’Arthur Martin, le fils et les petits-fils de l’artisan hutois, rimera avec des appareils électroménagers haut de gamme.

Après avoir perdu deux petits-fils à Verdun et avoir vu ses usines occupées, pillées ou détruites par les Allemands, Nestor Martin meurt en 1916. Jusqu’à son dernier souffle, il était resté très présent dans ses usines, étonnant les ajusteurs par la précision de son regard. Après l’Armistice, le groupe Martin parvient à se redresser, deux sociétés étant créées en 1925, la SA Nestor Martin en Belgique et la SA Arthur Martin en France. Si l’implantation hutoise disparaît à la fin des années 1930, le groupe Martin dispose de nombreuses usines éparpillées à travers le monde ou de chaînes de production sous sa licence ; un imposant réseau de distribution (2.000 commerçants) assure le succès de la marque. Après 125 ans d’existence, le groupe est acheté et intégré par la multinationale Electrolux.

Michel ORIS, Une culture économique originale, dans Jean-Marie DOUCET (dir.), Hommes de fer et de fonte, Huy, 1994, coll. Histoire d’une ville, p. 34-39

Jean-Marie DOUCET, L’artisan fondeur Nestor Martin, créateur d’un empire industriel international, dans Jean-Marie DOUCET (dir.), op. cit., p. 59-75

Paul Delforge, décembre 2013