Henri Michaux

Namur 24/05/1899, Paris 19/10/1984

Définir Henri Michaux, c’est classer le personnage parmi les incasables. Évoquer ses « calligraphies », son Espace du dedans, ses jeux de mots ou ses dessins mescaliniens, c’est plier l’homme, l’écrivain, le poète ou le peintre, sans jamais atteindre sa réalité intérieure. Sans doute est-ce cela qui a fait sa célébrité. Mais par où commencer ? Voilà une mauvaise question, car, fondamentalement, Henri Michaux ne voulait pas naître et toute sa vie, il traînera ce fardeau originel.
Son adolescence est toute de solitude, de repli et de refus. Six ans en pensionnat et des études en flamand ne contribuent pas à son épanouissement. Résistant à l’envie d’écriture que suscite en lui la langue française, il pense entrer dans les ordres pour rester dans le silence ; en tout cas, il abandonne ses études de médecine (1919) pour naviguer plusieurs mois comme matelot (1920-1921), en pleine mer de solitude. La découverte de l’œuvre de Lautréamont (1922), puis de Rimbaud, voire de Charlie Chaplin, ainsi que de la peinture de Klee, Ernst et Chirico (1925) provoque subitement en lui le besoin de l’expression. En se lançant dans l’exploration du monde, il dessine, écrit et peint ce qu’il voit, ressent et vit : hauts sommets de l’Equateur, descente de l’Amazone en pirogue, voyages sur les pentes de volcans, en Inde, en Chine, au Japon...
Ses chemins sont tortueux ; il ne trouve pas la sérénité.
Ses premiers dessins sont des pages d’écriture prenant la forme de pictogrammes. Ses livres sont tumultueux (Cas de folie circulaire (1922), Les Rêves et la Jambe (1923). Ses carnets de voyage sont tantôt réels tantôt imaginaires (Ecuador (1929), Un Barbare en Asie (1933), Ailleurs (1948). Ses gouaches et aquarelles représentent des forêts vierges luxuriantes sur fond noir. Sa peinture capte les images intérieures de L’Espace du dedans (1944). Par la suite, son œuvre se caractérise par des peintures à l’encre de Chine et des dessins mescaliniens ; la mescaline est une des substances hallucinogènes dont Michaux fait une expérience systématique de 1956 à 1960. Ses graphiques créent un nouvel univers de signes. Son style cohérent même dans le fantastique démonte en fait les mécanismes de la pensée logique pour les utiliser à rebours.
Au-delà du surréalisme et de dada, Henri Michaux a sans doute tenté l’expérience littéraire la plus audacieuse en transcrivant, lucidement ou non, un univers qui correspond à son vécu intérieur, chaotique, impossible à saisir, et d’autant plus interpellant que le jeu du langage donne une force décisive à ses hantises. Partisan d’une libération intégrale de la pensée et des mots, il s’est forgé un lexique personnel, incantatoire, violent, qui recrée un monde magique et transcrit les rêves qui le hantent ainsi que sa vision, volontairement déformée, du monde extérieur.
Son long périple au pays du soi-même s’accompagne d’expériences poétiques étranges dont la drogue n’est pas absente à partir de 1954 (Misérable miracle (1956), Connaissance par les gouffres (1961). Toujours à contre-courant, Henri Michaux publie une trentaine d’ouvrages, reportages, histoires fantastiques et réalistes, contes fantaisistes et humoristiques. Il crée un personnage, Plume, spécimen extraordinaire de l’individu moderne (1938). Il s’essaye aussi comme réalisateur de cinéma, traduisant lui-même en images fascinantes quoique approximatives, quelques-unes de ses expériences narco-poétiques (Images du monde visionnaire).
Né en Wallonie, élevé six ans en Flandre puis à Bruxelles, le fils de bonne famille insoumis s’est exilé en France, où il s’emploie à renier ses racines. À Paris, il a trouvé en Jean Paulhan son éditeur à la NRF et en Jacques-Olivier Fourcade un ami éditeur et conseiller littéraire. En 1955, Michaux obtient la citoyenneté française. L’œuvre complète de l’écrivain fait l’objet de plusieurs volumes dans la collection de la Pléiade, chez Gallimard son principal éditeur.


BELLOUR Raymond, TRAN Ysé, Henri Michaux Œuvres Complètes, Gallimard, coll. « La Pléiade », Paris, 1988, t. I : 1584 p., t. II : 1488 p., t. III : 2048 p.

MICHAUX Henri    M48C    Henri Michaux (s.d.) – Photo Gisèle Freund.

Paul Delforge, octobre 2011