Henri Pirenne

Verviers 23/12/1862, Uccle 25/10/1935

Une ombre tutélaire plane sur l’histoire de la Belgique. Sans avoir été le premier à écrire sur le passé du jeune État, Henri Pirenne conditionne durablement une vision rétrospective nationale en publiant sept tomes d’une Histoire de Belgique entre 1899 et 1932. Avec ses qualités et ses défauts, cette somme s’est imposée comme la matrice de l’histoire belge, tout en masquant la richesse et l’originalité méthodologique de l’œuvre de l’historien verviétois.
Fils d’un industriel du drap par ailleurs échevin libéral à Verviers, frère du peintre intimiste (Maurice), Henri Pirenne a grandi à Verviers avant de s’engager dans des études de droit à l’Université de Liège. Sa route croise cependant celle du maître Godefroid Kurth qui, s’inspirant des séminaires de Léopold Von Ranke, l’initie aux exercices pratiques et aux techniques allemandes de recherche historique. Pirenne sera donc historien. Après avoir défendu sa thèse de doctorat et obtenu une bourse de voyage pour l’occasion (1883), il participe pendant deux ans à des séminaires à Berlin et à Leipzig (1883-1884), puis fréquente l’École pratique des Hautes Études et l’École des Chartes à Paris (1884-1885). C’est là qu’il acquiert et constitue les règles d’or de son métier, principes qu’il diffusera tout au long de son enseignement. Chargé d’un cours de diplomatique et de paléographie à l’Université de Liège (1885), il est attiré dans l’autre université d’État, à Gand. En charge des cours d’histoire du Moyen Âge et de Belgique (1886-1930), il y est promu professeur ordinaire en 1899 et accepte d’en être le recteur entre 1919 et 1922, le temps de relancer l’Université après les années de guerre. Au moment de la flamandisation de l’institution, Henri Pirenne obtient d’être admis à l’éméritat et quitte la cité gantoise. Opposé à cette transformation, il avait déjà refusé de donner cours à l’Université von Bissing durant la Grande Guerre, et en avait payé le prix, étant déporté et interné en Allemagne (mars 1916-août 1918). Comme pour de nombreux intellectuels régulièrement en contact avec les grands scientifiques allemands depuis le XIXe siècle, cette courte période de 1914-1918 constitue une vraie désillusion.
Spécialiste du Moyen Âge et de l’histoire urbaine depuis sa thèse consacrée à l’émergence de la ville de Dinant, Henri Pirenne animera à Gand un séminaire réputé de par le monde. Très tôt, en effet, il ouvre le champ de l’histoire à ses volets économiques, démographiques et sociaux, et use volontiers des sciences longtemps considérées comme auxiliaires de l’histoire, à savoir l’histoire de l’art, l’archéologie, la toponymie, la paléographie, le folklore, la statistique, etc. Initiateur de la démographie historique en Belgique, il met l’accent sur la comparaison, qui permet de s’élever à la « connaissance scientifique ». Tant son Histoire de l’Europe, de Rome au XVIe siècle, écrite pendant la guerre et publiée en 1937 donc post mortem, que son Mahomet et Charlemagne, qui rassemble plusieurs articles et lui aussi édité après sa mort, apportent à l’appréhension du passé des visions novatrices et retentissantes, pointant notamment l’influence de l’Islam et de la conquête arabe dans le basculement de l’économie vers le Nord de l’Europe. L’historien avance aussi des hypothèses neuves quand il explique la formation des Villes du Moyen Âge (1927). Ce questionnement sur le passé, en recourant aux sources et aux archives, fait de Henri Pirenne l’un des pères de la « Nouvelle Histoire ».
Si l’on accepte que les questionnements de l’historien évoluent d’une époque à l’autre, que des sources nouvelles apparaissent, et qu’en conséquence la compréhension du passé est en évolution continue, on mesure parfaitement la place de son Histoire de Belgique dans l’historiographie. Pendant trente ans, Henri Pirenne planche sur une synthèse qui répond à la demande de l’historien allemand Karl Lamprecht et qui doit s’inscrire dans une collection allemande consacrée à l’histoire de l’Europe. Le premier volume paraît en allemand (1899). Inscrivant l’existence de la Belgique dans une perspective de longue durée, le médiéviste croit identifier au Moyen Âge un peuple belge caractérisé par une civilisation commune, à la fois romane et germanique. Dès 1900, l’ouvrage de Pirenne devient une véritable bible pour les défenseurs d’une âme belge pluriséculaire. Les manuels scolaires sont adaptés en conséquence et les thèses de celui qui reçut deux fois le Prix quinquennal d’Histoire nationale (1902 et 1921) continuent de conditionner l’histoire des Belges. Pourtant, l’homogénéité historique d’un peuple belge présentée par l’historien souffre de l’oblitération du passé de certaines provinces (Hainaut, Namur et Luxembourg), alors qu’on perçoit bien que la Principauté de Liège ne partage pas le même sort que les Flandres. Débarrassée d’un certain nombre d’a priori et de maladresses dues au caractère périlleux de l’exercice, la synthèse pirennienne demeure un modèle d’intelligence, d’érudition et d’esprit critique, allié à d’évidentes qualités littéraires, et où l’on trouve étroitement mêlée l’histoire politique, sociale et économique, même si le phénomène de la Révolution industrielle, trop proche de lui, ne lui est pas apparu clairement.

Pirenne Henri    GANSHOF François-Louis, Pirenne, Henri, dans Biographie nationale, Bruxelles, Emile Bruylant, t. 30, 1959, colonnes 717-722
La Wallonie. Le Pays et les hommes (Arts, Lettres, Cultures), Bruxelles, t. II, p. 458-460 
Histoire de Belgique, sept tomes 1899-1932 (initialement prévue dans la coll. Geschichte der europäischen Staaten)
Souvenirs de Captivité en Allemagne (Mars 1916-Novembre 1918), Bruxelles, Librairie Maurice Lamertin, Collection du Flambeau, 1920
Les villes du Moyen Âge, essai d’histoire économique et sociale, Bruxelles, Lamertin, 1927
Histoire de l'Europe des invasions au XVIe siècle, Paris, Alcan, 1936
Mahomet et Charlemagne, 1937
Cfr F-L. GANSHOF,  E. SABBE, F. VERCAUTEREN et C. VERLINDEN, Bibliographie des travaux historiques d'Henri Pirenne, dans Henri Pirenne. Hommages et Souvenirs, I, Bruxelles, 1938
P566C    Henri Pirenne (s.d.) - Photo Centre de Documentation sur l’Histoire de l’Université catholique de Louvain.

Paul Delforge, octobre 2011