Jeanne Rademackers (épouse Martial)

Maaseick 1862, Jupille 1938

En 1880, le taux féminin d’alphabétisation est de 5% inférieur à celui des garçons ; les jeunes filles n’ont accès ni aux écoles d’humanités ni aux universités. Quant au travail professionnel, il occupe un tiers de femmes qui, du fait de leur activité, sont déconsidérées dans la société. Par conséquent, l’inscription d’une jeune femme à l’Université constitue un événement aussi extraordinaire que sa réussite et sa diplomation : en Wallonie, Jeanne Rademackers est la première à décrocher un diplôme de l’Enseignement supérieur au terme d’une formation en pharmacie menée au milieu de condisciples exclusivement masculins à l’Université de Liège.
Les circonstances de l’inscription de Jeanne Rademackers sont singulières. Son père est pharmacien à Maaseik et son frère, promis à reprendre l’activité familiale, s’est noyé lors des inondations de la Meuse en 1880. C’est par conséquent dans le but de pouvoir succéder à son père que la jeune fille est autorisée à entamer son cursus à l’Université de Liège en 1881, soit un an après que l’Université de Bruxelles a montré l’exemple en ouvrant ses portes aux jeunes filles (1880). L’événement est à ce point important que le recteur de l’ULg, Jean-Louis Trasenster, évoque explicitement l’arrivée de la jeune étudiante dans son discours de la rentrée académique 1882 consacré… à l’enseignement supérieur des filles.
Dans la pratique, la galanterie est d’application et les premiers bancs sont réservés à la jeune fille. De même, elle a le privilège d’entrer dans les salles de cours par la même porte que le professeur et ses assistants, mais quelques minutes avant eux. Mais la matière et les examens sont les mêmes. En 1883, elle présente son premier examen et le réussit avec grande distinction. Le 19 juillet 1885, elle reçoit officiellement sa diplomation. Après elle, c’est Louise Popelin qui sera diplômée en pharmacie à l’Université libre de Bruxelles.
S’il s’agit d’une première en Belgique, le pays est bien en retard sur le reste du monde. Depuis 1849, une université de l’État de New York a déjà décerné un diplôme de docteur en médecine à une demoiselle. En 1861, une jeune Française a été la première à recevoir le baccalauréat. Les universités françaises (1863), suisses (1864), anglaises (1867), puis scandinaves, italiennes et des Pays-Bas dans les années 1870, ouvrent successivement leurs portes aux jeunes filles. L’élargissement du nombre d’étudiantes reste un processus très lent en Belgique, l’Université catholique de Louvain acceptant la première inscription en 1920.
Le parcours du combattant n’est cependant pas achevé pour la plupart des diplômées. Il reste à trouver du travail et à forcer les portes des préjugés dans un des pays où l’opinion publique est le plus hostile aux revendications féminines » (Parent, 1897). Cependant, pour Jeanne Rademackers, la voie est toute tracée dans l’officine familiale. Elle n’y travaille que peu d’années.  Quand elle épouse Théotime Martial (1841-1908), juge de paix du canton de Fexhe-Slins (1883-1894), avant d’exercer à Seraing (1894-1908), elle se conforme à la coutume de l’époque, à savoir qu’une femme de fonctionnaire n’exerce pas de profession… Par conséquent, on ne sera guère surpris de ne pas retrouver Jeanne Martial-Rademackers dans l’une ou l’autre des associations qui se créent progressivement pour contribuer à l’émancipation féminine.

Bernadette LACOMBLE-MASEREEL, Les premières étudiantes à l’Université de Liège : années académiques 1881-1882 à 1919-1920, Liège, Commission communale de l’histoire de l’ancien Pays de Liège, 1980, coll. Documents et mémoires n°14
Jean-François ANGENOT, La pharmacie et l’art de guérir au pays de Liège des origines à nos jours, Liège, Wahle, 1983, p. 131-134
M. PARENT, Assemblée générale annuelle, dans La Ligue. Organe belge du droit des femmes, 1897, cité par Bernadette LACOMBLE-MASEREEL, op. cit., p. 7
Émile DE LAVELEYE, L’instruction supérieure pour les femmes, dans Essais et études (1875-1882), Gand-Paris, 1895, p. 350-351
Alain LEJEUNE, Annales pharmaceutiques belges, 1990, n°10, p. 50-52
http://le15ejour.ulg.ac.be/jcms/prod_14065/fr/femmes-et-feminisme-a-liege (s.v. décembre 2014)
H. DELWAIDE, La définition du droit : son objectivité, Bruxelles, Larcier, 1908, p. 53
Julien PIERRE, « Jean-François Angenot, La pharmacie et l’art de guérir au pays de Liège des origines à nos jours », dans Revue d’histoire de la pharmacie, 71e année, n° 259, 1983, pp. 343-344
Diana VAZQUEZ-MARTINEZ, Note sur les premières pharmaciennes en Belgique, p. 149-158, dans Sextant, Revue du Groupe interdisciplinaire d’Etudes sur les femmes, Bruxelles, 1995, vol. 3

Paul Delforge, décembre 2014