Marie Delcourt

Ixelles 18/11/1891, Liège 11/02/1979

Helléniste, philologue, historienne, première femme chargée de cours à l’Université de Liège (1929), Marie Delcourt a contribué à ouvrir de nombreuses portes à la fois dans la compréhension du passé et dans l’appréhension de la vie en société.
Il fut une époque pas si lointaine où accomplir des études supérieures relevait, surtout pour une jeune fille, d’une sorte d’exploit. Après une enfance passée dans le pays d’Arlon, Marie Delcourt relève ce défi, prépare seule les examens du jury central (aucun lycée ne prépare les jeunes filles aux études supérieures) et entre à 20 ans à l’Université de Liège (1911). Rare fille parmi les étudiants, elle affronte aussi les événements internationaux avec détermination. Active dans la Résistance, elle fait partie du service de renseignements de la Dame blanche ; plus tard, elle relatera dans Nos grands cœurs les actes de bravoure de ceux qui refusaient l’occupation allemande.
Malgré les circonstances, Marie Delcourt achève son doctorat en philologie classique (1919) et, lauréate du Concours des bourses de voyage (1920) et du Concours universitaire (1921), elle va suivre pendant deux ans des cours à Paris, à la Sorbonne et à l’Institut des Hautes Études. Dès son retour à Liège, elle se retrouve à enseigner les langues anciennes à l’Institut supérieur créé à l’initiative de Léonie de Waha et sera parmi les professeurs inaugurant les nouveaux bâtiments du Lycée de Waha voulus par l’échevin Georges Truffaut (1922-1942). Parallèlement, elle poursuit ses recherches personnelles et publie de nombreux travaux dont la qualité est remarquée et lui ouvre les portes de l’Université de Liège : en 1929, elle devient la première femme chargée de cours de cette université et elle inaugure le cours libre d’Histoire de l’humanisme (1929), qui donnera d’ailleurs naissance à l’école liégeoise d’histoire de l’humanisme. Chargée des cours de Notions d’histoire des littératures puis de Méthodologie spéciale du grec et du latin, elle est nommée professeur ordinaire en 1942 et devient alors titulaire d’un enseignement complet ; elle sera admise à l’éméritat en 1961.
Enseigner au Lycée de Waha n’est pas une démarche neutre. Elle témoigne de l’engagement de Marie Delcourt dans la société : membre de l’équipe dirigeante de l’Union des Femmes de Wallonie, dont Léonie de Waha est la présidente, elle s’exprime à diverses reprises en faveur du droit de vote des femmes, en faveur de leur droit au travail (dès les années trente, elle évoque la revendication « à travail égal, salaire égal »), s’intéresse au régionalisme et à la problématique wallonne. Après la Seconde Guerre mondiale, des chroniques et des éditoriaux à la une du journal Le Soir témoignent également de ses préoccupations citoyennes.
Mariée à Alexis Curvers, Marie Delcourt a fréquenté le milieu des écrivains et des artistes. Elle a publié quelques textes dans Les Cahiers mosans dans l’Entre-deux-Guerres, et, en 1947, une Méthode de cuisine à l'usage des personnes intelligentes. L'économie de guerre qui sous-tend les conseils prodigués « aux personnes intelligentes » n'est heureusement plus de mise, mais la préface de ce livre de cuisine est un petit bijou qui mérite encore le détour. Sa réputation internationale, Marie Delcourt la doit évidemment à ses travaux scientifiques, souvent (ré)édités dans de grandes maisons parisiennes et dans des collections prestigieuses. Trois pôles d'intérêt caractérisent son œuvre : les grandes traductions (dont les tragédies d'Euripide et la correspondance d'Érasme), les biographies (Eschyle, Périclès, Euripide, Érasme, Thomas More), la religion et les mythes des Grecs (l'oracle de Delphes, Héphaïstos, Œdipe, Hermaphrodite, etc.). Dans l'ouvrage qu'elle a consacré à l'écrivain Jean Schlumberger, elle mettait en évidence « son humanisme, son goût de la plénitude et de l'équilibre ». Ce sont assurément des qualités que sa modestie aurait rejetées pour elle-même, mais qui lui reviennent de plein droit.

DELFORGE Paul, Encyclopédie du Mouvement wallon, t. I, Charleroi, 2000
CRAHAY Roland, Nouvelle Biographie nationale, Bruxelles, 1994, t. 3, p. 118-122
DE QUATREBARBES E., Une grande dame de cœur : Marie Delcourt dans La Vie wallonne, t. LIII, 1er trimestre 1979, p. 45-54
Hommages à Marie Delcourt, coll. Latomus, vol. 114, Revue d’études latines, Bruxelles, 1970 (dont la bibliographie complète des œuvres de Marie Delcourt, par Mlle DERWA, p. 9-19)
HOYOUX J., Une grande dame de la pensée : Marie Delcourt dans La Vie wallonne, t. LIII, 1er trimestre 1979, p. 45-54
Liber Memorialis, Université de Liège de 1867 à 1935, t. I, p. 626-627
Liber memorialis. L’université de Liège de 1936 à 1966, t. I, Notices historiques, Liège, 1967, p. 247
LIBON M., L’Union des femmes de Wallonie, Encyclopédie du Mouvement wallon, t. 3

  Antiquité
La vie d'Euripide, 1930
Eschyle, 1934
Stérilités mystérieuses et naissances maléfiques dans l'antiquité classique, 1938
Périclès, 1939
Légendes et cultes de héros en Grèce, 1942
Images de Grèce, 1943
Œdipe ou la légende du conquérant, 1944
Les grands sanctuaires de la Grèce, 1947
L'oracle de Delphes, 1955
Héphaistos ou la légende du magicien, 1957
Hermaphrodite, mythes et rites de la bisexualité dans l'antiquité classique, 1958
Oreste et Alcméon. Étude sur la projection légendaire du matricide en Grèce, 1959
Théâtre complet d'Euripide, La Pléiade, 1962
Plaute et l'impartialité comique, 1964
Pyrrhus et Pyrrha. Recherches sur les valeurs du feu dans les légendes helléniques, 1965
Histoire de l'humanisme
Thomas More, œuvres choisies, 1936
Érasme, 1944
Traductions
Tragiques Grecs. Euripide, 1962
Thomas More. L'Utopie, 1966
La correspondance d'Érasme, 1967-1982
Varia
Jean Schlumberger, essai critique, 1945
Méthode de cuisine à l'usage des personnes intelligentes, 1947
Marie Delcourt. L'autre regard, 2004
D37    Marie Delcourt dans son bureau (s.d.) – Coll. Vinciane Delforge-Pirenne.

Paul Delforge, octobre 2011