Charlotte Hauglustaine

Ensival 06/08/1922, Verviers 09/09/2008

La revendication « À travail égal, salaire égal » a connu un moment particulièrement fort, en 1966, lorsque les ouvrières de la Fabrique nationale d’armes de guerre, à Herstal, ont décidé d’arrêter le travail et de forcer à la fois la direction et les hommes de leur organisation syndicale à se pencher sur leur sort. À la tête de ce mouvement, Charlotte Hauglustaine a personnifié ce combat en faveur de l’égalité homme-femme dans le milieu professionnel.
Comme de nombreux jeunes de sa génération, elle avait commencé à travailler en usine à l’âge de 14 ans. Verviétoise, elle est engagée dans le textile et est employée dans divers ateliers spécialisés. Au début des années 1960, elle quitte une région verviétoise en crise de son industrie traditionnelle et est engagée à la Fabrique nationale, à Herstal (1964). Là, les conditions de travail réservées aux femmes n’ont pas changé depuis le XIXe siècle : absence de sécurité et d’hygiène, rémunération inférieure à celle des hommes, nonobstant les qualifications. « Les femmes affectées à des tâches de précision gagnent moins qu’un manœuvre qui balaye la cour de l’usine ».
Affiliée à la FGTB depuis la création de ce syndicat, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, Charlotte Hauglustaine mesure la faible importance des femmes au sein de sa structure syndicale : comme à la CSC, elles sont moins de 10% à y exercer des responsabilités. Pourtant, à la FN, le taux de syndicalisation des ouvrières atteint les 90%, au début des années 1960, mais aucune n’est déléguée syndicale ou membre du Conseil d’entreprise. Seul le comité d’usine accueille trois femmes, tandis qu’au sein des syndicats, on commence à peine à organiser des commissions féminines.
Parallèlement, fin 1965, une commission paritaire nationale entame seulement ses travaux afin de réduire l’écart salarial homme-femme en vertu d’un accord remontant à 1962 dans le secteur des constructions métalliques, accord qui précise l’entrée en vigueur des dispositions au plus tard à la date du 31 décembre 1965. En l’absence d’accord national, la direction de la FN rejette de son côté toute négociation d’entreprise. Devant une telle situation, les ouvrières de la FN décident de débrayer une première fois (9 février 1966), puis une seconde (16 février). N’obtenant aucun résultat, les ouvrières débordent le front commun syndical CSC-FGTB et entraînent les ouvriers dans leur mouvement (17 février), conduisant à la paralysie de l’usine. Du dehors, des élans de solidarité se manifestent. Un Comité d’action des ouvrières prend la tête d’un mouvement qui paralyse l’entreprise durant douze semaines !
Charlotte Hauglustaine est propulsée à la présidence du comité des grévistes (28 février). D’autres usines du bassin wallon sont gagnées par le mouvement. Encouragées par le Parti communiste de Belgique, par le Parti communiste wallon, par le Parti wallon des Travailleurs et par le Mouvement populaire wallon notamment, les « femmes de la FN » deviennent le symbole international de la lutte en faveur de l’égalité des sexes, mais aussi l’un des signes manifestes du déclin économique wallon. L’Europe s’interroge d’ailleurs officiellement sur le respect de l’article 119 du Traité de Rome par les États membres autres que la France. Le 25 avril 1966, plus de 5.000 personnes se rassemblent lors d’une marche sur Liège. À cette occasion, de nombreuses délégations belges et européennes se joignent au cortège.
Comme souvent au terme d’un mouvement social, l’ensemble du cahier revendicatif n’est pas rencontré ; mais les « femmes-machines » (qui réclamaient 4,26 fr) obtiennent une augmentation horaire de 2,75 francs (4 mai 1966). Il est en outre prévu qu’une Commission nationale étudierait les moyens d’arriver à une égalité de salaire, et la durée hebdomadaire est abaissée d’une heure (44 à la place de 45 heures). Une semaine plus tard, la reprise du travail se réalise en chansons et en cortège : « Le travail, c’est la santé mais, pour cela, il faut être payé. Les centimes, c’est pas assez pour se faire crever ». Avec Charlotte Hauglustaine, les femmes de la FN ont réussi, par leur engagement résolu, à propulser une problématique fort ancienne. Certes, elles ne profiteront pas elles-mêmes des modifications profondes des conditions de travail ; une autre grève, de trois semaines celle-là, sera nécessaire pour faire avancer les choses. Mais le souvenir de 1966 est resté dans tous les esprits.

Comme ses collègues de travail, Ch. Hauglustaine achèvera sa carrière à la FN et poursuivra son combat syndical, offrant aux autres femmes plus qu’à elle-même des améliorations sociales considérables. Jusqu’à son dernier souffle, elle conserva un engagement politique sans concession.
En 2004, elle est la première lauréate du Prix Théroigne de Méricourt « créé par le Conseil des femmes francophones de Belgique pour récompenser une femme qui a osé agir en Wallonie afin de promouvoir l’égalité entre les sexes, favoriser l’autonomie d’autres femmes, créer de l’emploi, concilier vie privée – vie professionnelle ainsi que pour celles qui travaillent dans un domaine traditionnellement très masculin ». En septembre 2012, le gouvernement wallon lui a rendu hommage en lui décernant, à titre posthume, le titre de d’officier du Mérite wallon.

http://www.rtc.be/content/view/5975/166/
Marie-Thérèse COENEN, La grève des femmes de la F.N. en 1966. Une première en Europe, Bruxelles, Pol-His, 1991
C. DEGUELLE, Les grèves féminines de la construction métallique et la revendication pour l’égalité de la rémunération, Courrier hebdomadaire du CRISP, n° 325-326, 1966
Proxi-Liège, 11 septembre 2008
http://www.proxiliege.net/index.php?page=article&id=2862&idrub=17
Interview : http://www.blogmarcourt.net/article-22685262.html

 

Paul Delforge, septembre 2012