Grégoire-Joseph Chapuis

Verviers 11 ou 12/04/1761, Verviers 02/01/1794

Les figures de martyr ne sont pas légion dans l’histoire de la Wallonie. Le sort réservé à Grégoire-Joseph Chapuis le range cependant dans cette catégorie car, lors de la seconde restauration du prince-évêque de Liège François-Antoine de Méan, il est arrêté et condamné à mort pour sa participation active aux révolutions qui agitèrent la principauté de Liège en général, la bonne ville de Verviers en particulier, depuis août 1789. Le 2 janvier 1794, il est décapité pour l’exemple.
Incité par son père, chirurgien, à se former à la médecine dans les Provinces-Unies (Bréda) et en France, le jeune Verviétois passe notamment deux années à Paris (1784-1785) au cours desquelles il est sensibilisé aux idées de progrès et de liberté. Maître-accoucheur diplômé à son retour à Liège (1785), il est le premier chirurgien à pratiquer une césarienne en région verviétoise. Cofondateur d’une association appelée la Chambre des Zélés, il se fixe comme double objectif de secourir les pauvres et de propager l’instruction. Il contribue notamment à l’ouverture d’une école élémentaire du soir.
Quand la Révolution française gagne la principauté de Liège, on retrouve G-J. Chapuis parmi les propagandistes des idées nouvelles. Tout au long de l’année 1790, il donne très régulièrement des conférences dont le thème principal porte sur les Droits de l’Homme et sur ses devoirs. Propagandiste, Grégoire-J. Chapuis n’exerce pas de responsabilité durant la première révolution, contrairement à son frère aîné, Hubert Chapuis, qui, lors de la première restauration autrichienne, est banni à perpétuité pour avoir exercé une magistrature. Lorsque la France républicaine conduite par Dumouriez annexe la principauté (automne 1792), Grégoire-J. Chapuis accepte cette fois de faire partie de la nouvelle administration en raison de la forte demande populaire à son endroit. Officier municipal en charge de l’État civil, il se fait un devoir de célébrer les mariages civils, symbole de la sécularisation de toute la vie sociale.

Très vite cependant, les Autrichiens reprennent le dessus, et le prince-évêque, à nouveau rétabli dans ses fonctions, promet une amnistie générale (mars 1793). Se pensant en sécurité dans son foyer, Chapuis ne part pas en exil et reprend ses activités de médecin. Mal lui en prit. Dès avril, il est arrêté, emprisonné à Liège et, le 30 décembre, condamné à mort. La sentence est rapidement exécutée : il est décapité sur la place du Sablon, à Verviers, le 2 janvier 1794. Il est ainsi le dernier condamné à mort de l’Ancien Régime, selon la formule de Freddy Joris, en tout cas l’un des derniers, dans la mesure où Jean-Denis Bouquette et Augustin Behogne connaissent le même sort, à Huy, en mars 1794.

Si un hommage lui est rendu durant les premières années qui suivent sa disparition, l’oubli s’installe et la place est même rebaptisée place des Récollets, une évocation peu en rapport avec les idées du martyr. Son souvenir ne sera ravivé qu’à partir des années 1870, notamment quand Chapuis est au cœur d’un drame en quatre actes et en vers écrit par Émile Bauvin, ou quand Joseph Demoulin lui consacre un poème et l’exalte comme un Saint-Just verviétois. L’une ou l’autre biographie avait déjà paru quand un Comité spécial se met en place pour organiser un concours littéraire et surtout élever un monument à la gloire du martyr. Le Comité rassemblait des personnalités libérales de Verviers, certaines actives dans l’industrie, et Thil Lorrain fut chargé d’écrire une forte biographie, qu’il intitula Le Docteur martyr. En 1875, les autorités de Verviers renomment le lieu en place du Martyr et, en 1880, un monument est érigé en mémoire de Chapuis, « mort pour l'indépendance du pouvoir civil ». Inauguré à l’occasion du 50e anniversaire de 1830, le monument comprend un socle de 4 mètres de haut en pierre bleue d’Écaussines et une statue en bronze de même taille où les traits du visage de Chapuis sont  empruntés à Armand Wéber (dont chacun admettait la ressemblance) en l’absence de toute représentation du visage de Chapuis. La dédicace « Éducateur et bienfaiteur du Peuple – Mort pour l’Indépendance du pouvoir civil » synthétise à la fois l’œuvre de Chapuis et les valeurs libérales, voire anticléricales, que défendent ceux qui l’honorent.

Freddy JORIS, Mourir sur l’échafaud, Liège, Cefal, 2005, p. 18
Philippe RAXHON, La Figure de Chapuis, martyr de la révolution liégeoise dans l’historiographie belge, dans Elizabeth LIRIS, Jean-Maurice BIZIÈRE (dir.), La Révolution et la mort : actes du colloque international, Toulouse, 1991, p. 209-222
Gustave DEWALQUE, Grégoire-Joseph Chapuis, dans Biographie nationale, 1872, t. III, col. 432-435
THIL-LORRAIN, Le Docteur Martyr, 1876
Chapuis, aux éditions Irezumi, 2008
Chapuis, aux éditions Vieux-Temps, s.d.

Paul Delforge, septembre 2012