Lejeune Jean

Académique, Histoire

Herstal 18/06/1914, Liège 22/03/1979

Liège, la Wallonie, la principauté : Jean Lejeune leur a consacré son existence, tour à tour comme historien – chercheur et professeur – et comme acteur de l’action publique, sur le plan politique et culturel. Si son œuvre urbanistique suscite encore polémique, il y a par contre unanimité à saluer sa production historique, Jean Lejeune ayant donné scientifiquement ses lettres de noblesse au passé de la principauté liégeoise, soit près de la moitié du territoire de la Wallonie actuelle.

Fils de l’auteur dialectal wallon Jean Lejeune, frère de Rita Lejeune, qui deviendra professeur de littératures romanes à l’Université de Liège, Jean Lejeune passe de l’Athénée de Liège à l’Université de Liège avec la même facilité, menant par exemple de front des candidatures en histoire et en romane. C’est en histoire qu’il est proclamé docteur en 1938, et il est aussi premier au concours universitaire et des Bourses de voyage du gouvernement, ce qui lui permet d’effectuer des séjours d’études à la Sorbonne, au Collège de France et à l’École normale supérieure ; c’est là qu’il suit un cours de Lucien Febvre et un séminaire de Marc Bloch. Mais le contexte international est tourné vers la guerre et le sous-lieutenant au 12e régiment de Ligne se retrouve au combat en mai ‘40, sur la Lys, où il se distingue. Fait prisonnier de guerre, il connaît, comme 65.000 autres soldats wallons de sa génération, la captivité des stalags et oflags pendant les cinq années du conflit. Malgré ces circonstances, et une fois la paix revenue, Jean Lejeune réussit brillamment sa thèse d’agrégation sur Liège et son pays. Naissance d’une patrie (XIII-XIVe siècles)

Aspirant au FNRS (1939-1945), chercheur qualifié (1945-1947), puis chercheur associé au FNRS (1947-1953), l’assistant de Paul Harsin (1947-1955) devient chargé de cours (1955-1959), avant d’être nommé professeur ordinaire dans son université (1959). Titulaire de la chaire de politique économique et sociale, du cours d’histoire de Belgique et de celui d’histoire de la Principauté de Liège (1969-1979), il donne aussi et notamment le cours d’Histoire culturelle de la Belgique et particulièrement des provinces wallonnes et d’Histoire de la principauté de Liège.
En s’intéressant à la naissance du capitalisme moderne dans la principauté au XVIe siècle et par conséquent aux aspects économiques et sociaux, le jeune historien avait traité d’un sujet novateur qui est couronné du Prix Perret de l’Institut de France (1941). De sa captivité, il ramène le manuscrit d’une histoire de la principauté de Liège, synthèse de bonne vulgarisation qui est publiée en 1948 par le Grand Liège. Dans le même temps, sa thèse d’agrégation est considérée dans le milieu des historiens, comme un ouvrage de référence. Par la suite, sa curiosité fera émerger de multiples aspects inédits, parfois encore controversés, de l’histoire principautaire.

Cette dimension – la principauté – occupe une place particulière chez Jean Lejeune que l’on ne peut séparer de la vision politique que conçoit Georges Thone après la Seconde Guerre mondiale. Après avoir accepté de se couper de sa glorieuse histoire afin d’intégrer le projet belge de 1830, Liège veut retrouver un rang digne de l’ancienne capitale qu’elle était, et rayonner sur l’ensemble des provinces wallonnes. La valorisation d’un important passé culturel se manifeste au travers d’expositions de caractère international auxquelles Jean Lejeune apporte son concours, de même que les autorités communales et l’asbl Le Grand Liège (par ex. Le Romantisme au pays de Liège (1955), Liège et Bourgogne (1968), Le Siècle de Louis XIV au pays de Liège (1975), Liège, du passé à l’avenir (1976), etc.).

Afin de faciliter, voire d’accélérer cette vision d’avenir pour Liège, Jean Lejeune se présente au scrutin communal d’octobre 1958 et est élu conseiller communal. Membre du parti libéral, il devient d’emblée échevin des Travaux publics de la ville de Liège. Il met alors en chantier une série de projets ambitieux, destinés à modifier considérablement la physionomie de la Cité ardente et à contribuer à sa renaissance ; conforme à ses intentions, cette politique correspondait bien à l’esprit d’une époque ; elle vaut aujourd’hui à l’historien-échevin de nombreux reproches de la part des défenseurs du patrimoine : la problématique de la Place Saint-Lambert focalisera sur elle seule toute l’attention, sapant progressivement et définitivement les multiples facettes de la vision originelle.

À son important portefeuille des Travaux publics (1959-1976) s’ajoutera par la suite la Gestion des Musées de la Ville de Liège. Quand il succède, en 1965, à Georges Thone à la présidence de l’asbl Le Grand Liège (dont il avait été longtemps le secrétaire), Jean Lejeune dispose de tous les éléments nécessaires à la réalisation de sa vision pour Liège. Associant culture, économie et politique dans une série d’activités de grande ampleur – qu’il les ait conçues, préparées, dirigées, ou présidées –, Jean Lejeune est le maître à penser de l’asbl qui agit de concert avec les autorités locales. Sa présidence est évidemment marquée par de prestigieuses manifestations internationales et par une série d’expositions de qualité exceptionnelle. En tant qu’échevin, il s’occupe encore de fonder ou de promouvoir l’association Le Festival de Liège, ainsi que le Festival des Nuits de septembre. Voulant résolument inscrire Liège au rang de première métropole wallonne, il soutient, fait construire et promeut le nouveau « Musée de l’Art wallon et de l’évolution culturelle de la Wallonie », dont il devient le premier directeur quand il s’établit au cœur de l’îlot Saint-Georges (1976).

L’action wallonne n’est pas étrangère à Jean Lejeune – il est membre de Wallonie libre, de la commission du Fonds d’histoire du Mouvement wallon (1949), du Comité permanent du Congrès national wallon (1950-1971), du Mouvement libéral wallon (1962-1979) –, mais sa signature au bas de manifestes apporte davantage de poids aux initiatives menées par d’autres, de même que son expertise d’historien est un soutien important à tous ceux qui s’opposent au transfert des Fourons de la province de Liège vers celle du Limbourg. Signataire du manifeste La Wallonie dans l’Europe (mars 1968), il est l’un des 143 signataires de la Nouvelle Lettre au roi (29 juin 1976), destinée à dénoncer l’extrême lenteur mise dans l’application de l’article 107 quater de la Constitution ; il plaide ainsi en faveur d’un fédéralisme fondé sur trois Régions : Bruxelles, Flandre et Wallonie. En 1971, il avait rejoint la ligne libérale dissidente de Maurice Destenay contre « les libéraux centralisateurs de Bruxelles ». Après ce dernier succès électoral inédit (printemps 1971), il quitte la vie politique communale, le 1er janvier 1977, au moment de la fusion des communes.

Sources

Paul DELFORGE, Encyclopédie du Mouvement wallon, Charleroi, Institut Destrée, 2001, t. II, p. 962-963
La Vie wallonne, II, 1960, n°290, p. 132
La Vie wallonne, 1979, n°366-367, p. 125-130-133
La Wallonie. Le Pays et les Hommes. Lettres - arts - culture, t. III, p. 129, 133, 137
Histoire de la Wallonie (L. GENICOT dir.), Toulouse, 1973, p. 477
Freddy JORIS, Natalie ARCHAMBEAU (dir.), Wallonie. Atouts et références d’une région, Namur, 1995
Bruno DEMOULIN, dans Nouvelle Biographie nationale, t. XI, p. 261-266

Principales références bibliographiques

La formation du capitalisme moderne dans la principauté de Liège au XVIe siècle, 1939, coll. de la Bibliothèque de la Faculté de Philosophie et Lettres de l’Université de Liège, n° 87
Liège et son pays, Naissance d’une patrie, 1948
Principauté de Liège, 1948 (Grand Liège)
Liège et sa région de l’an 1000 à l’an 2000, 1952
Les Van Eyck, peintres de Liège et de sa cathédrale, 1956
Liège et l’Occident, 1958
Pays sans frontière, Aix-la-Chapelle, Liège, Maastricht, 1958
Liège, de la principauté à la métropole, 1967 (Mercator)
Liège et Bourgogne, 1968 (introduction)
Liège, du passé à l’avenir, 1969
Siècle de Louis XIV au Pays de Liège 1580-1723. Introduction historique, 1975