Marcel Thiry

Charleroi 13/03/1897, Vaux-sous-Chèvremont 5/09/1977

Poète de la modernité, soldat volontaire sur le front russe, avocat dilettante, marchand de bois, Wallon antifasciste, secrétaire perpétuel de l’Académie, sénateur, délégué du gouvernement à l’ONU, ardent défenseur de la langue française et des droits de l’homme, Marcel Thiry est tout cela à la fois et bien davantage encore.
Maniant les mots avec une excellence exquise, Marcel Thiry en joue toute son existence pour dépeindre sa perception du siècle et influencer le cours du temps. Curieux de tout, l’écrivain se passionne pour son époque et ses transformations, qu’elles soient scientifiques, sociales, politiques ou sémantiques (Jean Tordeur). Plongé dans la Grande Guerre alors qu’il n’a pas fini ses humanités, il est volontaire de guerre et fait le tour du monde avec le corps des autocanons belges. La paix revenue, il étudie le Droit à l’Université de Liège et est promis à une carrière d’avocat (1923) quand la mort de son père change sa destinée : Marcel Thiry reprend le commerce familial, et devient marchand de bois et de charbon (1928). Tandis que le forestier importe des arbres, l’homme de plume continue néanmoins à noircir des feuilles blanches.
Ces vers de forme classique s’imposent dès 1924 : Toi qui pâlis au nom de Vancouver est un vrai succès ; les récits fantastiques sont quant à eux traversés par la hantise de la fuite du temps, la remémoration passionnée d’un bonheur révolu, la nostalgie de l’ailleurs, la fascination pour les sciences, le refus de la tyrannie des causes... La plume coupe autant que la hache lorsqu’il est question de défendre des causes politiques : dans L’Action wallonne, journal dirigé par Georges Thone – son ami de toujours –, Marcel Thiry dénonce très tôt les arrière-pensées de l’Allemagne hitlérienne et du nazisme, s’attaque au rexisme, à la politique belge de neutralité et prône une alliance avec la France. Auteur du pamphlet Hitler n’est pas ‘jeune’ (1940), il est condamné à passer la durée de la Seconde Guerre mondiale dans la clandestinité, où il tente de préparer un autre monde pour les jours de la Libération, notamment au sein du Congrès national wallon. La Question royale finit de le convaincre de la nécessité d’une solution fédéraliste en Belgique : sa Lettre aux jeunes Wallons (1960) précède de quelques semaines les événements de la Grande Grève wallonne de l’hiver ’60-’61, où l’on retrouve le chétif poète à la tribune, haranguant les métallurgistes, pour « sauver l’existence de la Wallonie comme peuple français ».
Élu en 1939 à l’Académie royale de Langue et de Littérature françaises, il n’est reçu que sept ans plus tard, en 1946, avant de devenir le secrétaire perpétuel de l’Académie Destrée (1960-1972). Sa production littéraire ne faiblit pas, mais l’action wallonne le taraude. Co-fondateur du Rassemblement wallon, il est élu au Sénat (1968-1974). À la tribune de la Haute Assemblée comme dans les colonnes du Soir depuis la fin des années 1940, mais surtout entre 1960 et 1974, ou sur le terrain, dans les Fourons par exemple dans les années 1960, celui qui avait soutenu André Renard dans son combat fédéraliste au sein du Mouvement populaire wallon se fait le héraut de la langue française et de la défense des minorités. Vice-Président du Conseil culturel de la Communauté française (1972), délégué par le gouvernement à l’ONU, député européen (1972-1977), présent aux Conférences de Niamey, de Genève et de Liège, le militant wallon se fait orateur, et développe finement un plaidoyer construit à la manière d’un avocat, ciselé par l’écrivain et solide comme un chêne millénaire. Signataire de la pétition La Wallonie en Alerte en 1949, rédacteur et signataire, avec Joseph Hanse, Fernand Dehousse et Jean Rey notamment, de la Lettre au roi pour un vrai fédéralisme (1976), Marcel Thiry a toujours prôné une forte solidarité entre la Wallonie et Bruxelles.
De ses expériences de vie, Marcel Thiry a tiré matière pour ses poèmes, récits, nouvelles et fictions. Plongé entièrement dans son siècle, il en a été à la fois le témoin et l’acteur. Son talent lui a permis de décrire son époque de manière particulièrement originale à travers ses poèmes (Plongeantes Proues, La Mer de la Tranquillité, Statue de la Fatigue, Usine à penser des choses tristes…) ; il lui  a aussi offert le droit de revisiter le passé (Échec au temps), de s’adonner à l’humour (L’Homme sans lunettes), de se révéler conteur (Nouvelles du Grand possible). Comme dans ses engagements, la révolte est présente dans son œuvre : à la fois contre la mort (Nondum Jam Non, ou Distances), contre l'injustice des choix imposés à l'homme (Simul et autres cas), ou contre les tyrannies médiocres du commerce (Marchands). Sans prétendre à une analyse exhaustive, il convient d’observer que Marcel Thiry réserve encore une place importante à la nostalgie et à la science (Voie lactée, ou Concerto pour Anne Queur).
Père de la virologue Lise Thiry, Marcel Thiry a appliqué tout au long de sa vie le message qu’il adressait en 1960 aux jeunes Wallons : « En politique, il n’y a jamais de fait accompli contre lequel on ne puisse réagir. Ce qui compte, ce n’est pas le fait passé, c’est la réalité et c’est le possible ».

AJZENBERG-KARNY M. et ROCHETTE-RUSSE L., Marcel Thiry-Lettres aux jeunes Wallons, coll. Écrits politiques wallons, n° 3, Mont-sur-Marchienne, Institut Jules Destrée, 1990
AJZENBERG-KARNY M. et ROCHETTE-RUSSE L., Encyclopédie du Mouvement wallon, t. III, Charleroi, 2001
Marcel Thiry prosateur, dans Texstyles, revue des lettres belges de langue française, Bruxelles, Texstyles-éditions, 1990
HALLIN-BERTIN Dominique, Nouvelle Biographie nationale, t. II, p. 345-351

sénateur (1968-1974)
député européen (1972-1977)

Poésie
Toi qui pâlis au nom de Vancouver, 1924
Plongeantes Proues, 1925
L'Enfant prodigue, 1927
Statue de la Fatigue, Prix triennal de la poésie 1934
Marchands, 1936
La Mer de la Tranquillité, 1938
Âges, 1950
Usine à penser des choses tristes, 1957
Vie-Poésie, 1961
Le Festin d'attente, 1963
Le Jardin fixe, 1969
Saison cinq et quatre proses, 1969
L'Ego des neiges, 1972
Songes et spélonques, 1973
L'Encore, 1975
Romans et nouvelles
Échec au temps, 1945
Juste ou la Quête d'Hélène, 1953
Comme si, 1959
Nouvelles du Grand Possible, 1960
Simul et autres cas, 1963
Nondum jam non, 1966

Essais
Voir grand, 1921, essai politique
Hitler n'est pas jeune, 1940, pamphlet
Lettre aux jeunes Wallons, 1960, essai politique
Le Poème et la langue, 1967, essai littéraire

Paul Delforge, october 2011